Le cyber harcèlement : ce fléau vu par le psychologue Maurice GAILLARD

Témoignage recueilli par Julia DEFLANDRE

Philippe SOLLERS

« N’embêtez pas les humains avec vos idées, votre harcèlement social. Ils veulent simplement vivre, les humains, vivre le temps de vivre, et reproduire la vie pour se sentir vivre ou revivre, et vivre le plus longtemps possible et meme survivre. « 

1. Pouvez vous tout d’abord réaliser une courte présentation de votre parcours et de votre métier

Une grande partie du début de ma carrière a été consacrée à l’insertion socio-professionnelle de personnes en grande difficulté tel que des chômeurs de longue durée, des personnes porteuses de handicap, des personnes ne maîtrisant pas les bases du français… Par la suite, j’ai eu la possibilité de travailler pour un Cabinet de consultants en entreprise où j’étais chargé de réaliser des études de recrutement mais aussi d’étudier le climat social et les risques psycho sociaux.

Plus tard dans ma carrière, j’ai eu la chance de pouvoir intervenir en tant que psychologue dédié aux victimes dans un Tribunal judiciaire. Parallèlement à cette activité de soutien psychologique et d’information, j’étais en collaboration avec les Juges d’Instruction lors d’enquêtes de personnalité . Actuellement, je réalise quelques consultations à titre libéral.

2. Pourriez-vous définir le cyber harcèlement ? et comment se matérialise-t-il ?

Le cyber harcèlement est une forme du harcèlement moral tel que défini par la loi de 2014 à ceci près qu’il s’exerce dans l’espace numérique. Il s’agit d’une Volonté manifeste et répétée de détruire psychologiquement une personne, de porter atteinte à sa dignité, voir même, de la rançonner.

Du point de vue psychologique, le possible anonymat ainsi que l’absence de lien direct entre harceleur et harcelé, font que la victime se retrouve seule, totalement en détresse, totalement démunie, puisqu’elle n’a aucune prise sur son harceleur.Le harcèlement peut arriver à toute heure, et plus grave, investir l’espace public virtuel. Dans ce cas, les attaques vont alors prendre rapidement une allure exponentielle. C’est une Véritable bombe à fragmentation qui est en définitive incontrôlable, donnant lieu à des traces sur la toile qu’il sera impossible de supprimer.

3. Comment se défendre contre le cyber harcèlement ? / Vers qui la victime peut elle se tourner lorsque celle ci subit du cyber harcèlement ?

4. Quel(s) texte(s) permet(ttent) de lutter contre le cyber harcèlement selon vous?

La défense directe contre le cyber harcèlement peut être contre productive car elle risque d’inciter le harceleur à la surenchère. La victime peut se tourner vers des associations tel que les No France victimes. Celle-ci peut aussi appeler les numéros spécifiques tel que le 116006 et le 3018. Il y a aussi les services d’aide aux victimes rattachés aux Tribunaux, aux mairies… Le dépôt de plainte est aussi l’une des meilleures solutions même si celle-ci est souvent la plus difficile à réaliser. Toutes ces possibilités sont des moyens d’initier une procédure en se fondant sur la loi de 2014. Cependant, lorsque le mal est fait, hélas les dégâts sont souvent considérables.

Le loi de 2014 est le texte fondamental qui vient faire du cyber harcèlement un délit puni par le code pénal.

5.Faut-il davantage responsabiliser les plates-formes et les hébergeurs informatiques ( sites internets et réseaux sociaux )pour lutter contre le cyber harcèlement ?

En théorie oui, mais comment agir concrètement sur les milliards de messages échangés, décider où commence et où finit le harcèlement. Dans ce cas, la solution serait elle d’interférer avec ce qui relève des correspondances à caractère privé ?

6. Les dispositifs existants sont-ils suffisamment efficaces pour lutter contre le cyber harcèlement ou, selon vous, de nouvelles mesures devraient-elles être prises ?

Il en va du harcèlement comme du trafic de drogue. Je crois que les harceleurs auront toujours un coup d’avance. La solution serait peut être de médiatiser encore plus les condamnations pour cyberharcèlement afin de refroidir des velléités de passage à l’acte. Il faudrait aussi réaliser des mises en garde sur les pages d’accueil des réseaux sociaux, (tel que cela se fait sur les pages d’accueil des sites bancaires pour les arnaques) pour rappeler aux harceleurs que des amendes dissuasives leur seront appliquées au moindre dérapage.

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7. Que pensez-vous du lancement de l’application 3018 pour aider les victimes de cyberharcèlement ?

Je n’ai pas eu de retour d’informations particulières sur cette application. Mais tout ce qui va dans ce sens est bon à prendre. Qu’il s’agisse de violence, de cyber harcèlement, de discrimination… le rôle des parents, des enseignants, est fondamental dès le plus jeune âge. Le respect de l’autre, le respect de l’autorité, les normes du vivre ensemble, sont des valeurs essentielles à inculquer aux jeunes en construction, sans quoi c’est le chaos social garanti.

8. Quels sont les signes qui montrent qu’une personne est cyber harcelée et comment son entourage peut le percevoir ?

Il n’y a pas de comportement type qui permette d’établir un diagnostic. Telle personne s’isolera, présentera des signes de déprime, irritabilité, fatigue, perte de sommeil, passera beaucoup de temps sur Internet. Telle autre se plaindra auprès de ses proches, de la Police, des médias. Pour le cyberharcèlement comme pour toute autre problématique, c’est le changement subit de la manière de se comporter qui doit alerter. Hélas, certaines personnes n’en laisseront rien paraître, honteuses de ce qui leur arrive.

8. En quoi peut consister le suivi pour les victimes de cyber harcèlement ?

Il en va du cyber harcèlement comme des violences conjugales : à partir du moment où une victime sort du silence, souhaite être aidée, ne veut plus être sous emprise, on peut considérer qu’une partie de sa reconstruction psychologique a déjà commencé et est sur la bonne voie. Autrement dit c’est cette prise de conscience, cette manière de dire : « ça suffit » qui constitue le début de sa sortie du cauchemar et son renforcement du Moi.

Le psychologue peut ensuite dans une approche commune, analyser avec le (la) patient(e) ce qui a pu induire ou renforcer le cyberharcèlement. (Comment la victime réagit elle ? Menace t-elle à son tour ? Accepte t-elle au contraire certaines demandes ? Connaît-elle l’harceleur ? Y a t’il racket ? Chantage à la Sextape ?) Le travail de reconstruction sera entre autres de rappeler à la victime qu’elle n’est pas qu’une personne fragile dont on a abusé, mais qu’elle a des forces qu’elle peut et doit mobiliser.

9. Comment agissez vous dans le cas où la victime de cyber harcèlement refuse de parler de ce qu’elle endure durant la séance ?

Pour ce qui me concerne, je ne laisse jamais une victime s’installer dans un silence total qui pourrait la stresser. Après, c’est une question de tact. Je peux contourner le problème sans l’esquiver pour autant, poser des questions banales. Ou bien dire : « vous savez je ne voudrais pas vous harceler à mon tour avec des questions… vous pouvez écrire des choses chez vous si vous voulez et on en reparle… »

10. Quels sont les meilleurs moyen que vous conseillez aux victimes de cyber harcèlement pour qu’elles s’en remettent ?

J’ai suivi quelques personnes pour harcèlement mais très peu pour cyber harcèlement.
Outre la voie judiciaire, je conseillerais les techniques pour écarter l’harceleur des réseaux sociaux, passer plus de temps dans la vie réelle que dans la vie virtuelle. Notamment avec la mise en place d’un renforcement psychologique via des activités telles que des sorties avec amis, sport, participation au tissu associatif….

12. Selon vous, qu’est ce qui pourrait amener une personne à harceler sur internet une autre personne ?

Vaste question ! Tout est possible : vengeance suite à rupture amoureuse, divorce qui s’est mal passé, dette non remboursée, racket, jalousie professionnelle… Et puis, du point de vue de l’harceleur, illusion de la toute puissance chez celui-ci qui se vit comme un raté et croit dépasser sa piètre condition, sa piètre estime de soi, en se faisant « mousser », en faisant payer cela à des gens connus ou même inconnus.

13. Est ce que vous distinguez des comportements types chez les victimes de cyber harcèlement qui montrent que ce genre de personne sont les victimes idéales pour les harceleurs ?

Je distinguerai deux types de harcèlements. Tout d’abord, le harcèlement immédiat, direct, par exemple, suite à une rupture amoureuse brutale. Cela peut arriver à tout le monde et le conflit est clair et net. Chacun se justifie, se défend du mieux qu’il peut. Ensuite, Le harcèlement différé qui est par exemple le cas où un individu met en confiance sur le Net une inconnue fragile en quête d’amitié ou plus, lui fait miroiter des choses sympas, progressivement la manipule, puis passe au chantage… et là le piège se referme. La victime devra effectuer un travail psychologique sur sa fragilité qui l’a amenée à chercher à sortir de sa solitude sur la toile, en se jetant naïvement dans une relation plus fantasmée que réelle.

Publié par Juristes D'avenir

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