On nous pose souvent des questions sur les grands arrêts du droit administratif, et l’arrêt Nicolo du 20 octobre 1989 revient tout le temps. On va être direct avec vous : cette décision du Conseil d’État a complètement changé la place du droit international en France. Avant, une loi française récente pouvait bloquer l’application d’un traité plus ancien. Après Nicolo, c’est fini. On vous explique simplement son principe, ce qu’il a changé concrètement et comment il a mis fin à une vieille doctrine juridique.
L’essentiel de l’Arrêt Nicolo en 4 points clés 🔑
- Principe central : Une loi française, même votée après un traité, doit être écartée par le juge si elle est contraire à ce traité international.
- Changement majeur : C’est la fin de la célèbre théorie de la « loi-écran » qui empêchait ce contrôle judiciaire.
- Base juridique : Le Conseil d’État décide d’appliquer pleinement l’article 55 de la Constitution, qui affirme la supériorité des traités sur les lois.
- Conséquence directe : Le droit international et le droit de l’Union Européenne s’imposent désormais concrètement au juge administratif français.
Les faits : le recours de M. Nicolo en 1989
Pour comprendre la portée de cette décision, il faut revenir aux faits. Tout part d’un recours déposé par M. Raoul Georges Nicolo après les élections au Parlement européen du 18 juin 1989. Son argument était assez simple : il contestait la participation des citoyens des Départements et Territoires d’Outre-Mer (DOM-TOM) à ces élections.
Selon lui, leur participation était illégale car le Traité de Rome de 1957, qui a fondé la Communauté économique européenne, ne s’appliquait qu’au continent européen. Il soutenait donc que la loi française du 7 juillet 1977 organisant ces élections était incompatible avec les stipulations du traité international.
Le Conseil d’État a rendu une décision en deux temps. D’abord, il a rejeté la demande de M. Nicolo sur le fond, jugeant que la loi n’était pas incompatible avec le Traité de Rome. Mais le point le plus important est ailleurs : pour la première fois, le Conseil d’État s’est reconnu le droit d’effectuer ce contrôle. C’est ce revirement qui a fait de l’arrêt Nicolo une décision historique.
Le contexte avant 1989 : la théorie de la « loi-écran »
Avant 1989, la position du juge administratif était très différente. Elle était dominée par ce qu’on appelle la théorie de la « loi-écran ». C’est un concept clé pour comprendre la révolution de l’arrêt Nicolo. Le principe était simple : si une loi était votée après la ratification d’un traité et qu’elle contredisait ce traité, le juge administratif se sentait obligé d’appliquer la loi.
La loi, étant plus récente, faisait « écran » entre le juge et le traité international. Le juge considérait qu’il ne pouvait pas « passer par-dessus » la loi pour vérifier sa conformité au traité. Il appliquait la volonté la plus récente du législateur, sans se poser de questions.
Concrètement, la théorie de la loi-écran, c’était quoi ?
- Le juge face à un conflit : Une loi nationale contredit un traité international.
- Si la loi est ANCIENNE (avant le traité) : Le juge écarte la loi et applique le traité, car le traité est plus récent. Pas de problème.
- Si la loi est RÉCENTE (après le traité) : Le juge applique la loi. Il estime que le Parlement a volontairement choisi de ne pas respecter le traité. Ce n’est pas à lui, juge, de remettre en cause ce choix. C’est ça, la « loi-écran ».
Cette position était fermement établie depuis l’arrêt du Syndicat général des fabricants de semoules de France du 1er mars 1968. Dans cette affaire, le Conseil d’État avait refusé de contrôler la compatibilité d’un décret avec un règlement européen, car une loi faisait écran. Le raisonnement était basé sur une vision stricte de la séparation des pouvoirs, héritée de l’arrêt Arrighi de 1936 : contrôler la conformité d’une loi à un texte supérieur (Constitution ou traité) revenait à se faire juge du Parlement, ce que le Conseil d’État refusait.
Le tournant jurisprudentiel qui a rendu l’arrêt possible
La décision Nicolo n’est pas sortie de nulle part. Elle est l’aboutissement d’une évolution juridique qui a commencé près de 15 ans plus tôt. Deux décisions majeures ont préparé le terrain.
1. La décision IVG du Conseil Constitutionnel (1975)
Le premier tournant vient du Conseil Constitutionnel. Le 15 janvier 1975, dans sa décision sur la loi relative à l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG), il a été invité à vérifier si la loi était conforme à la Convention Européenne des Droits de l’Homme, un traité international.
Sa réponse a été une surprise : il a refusé. Il a expliqué qu’un contrôle de « conventionnalité » (loi vs traité) n’est pas la même chose qu’un contrôle de « constitutionnalité » (loi vs Constitution). En clair, il a dit : « Ce n’est pas notre travail, c’est celui des juridictions ordinaires », c’est-à-dire les juges judiciaires et administratifs. Il leur a, en quelque sorte, « passé la balle ».
2. La réaction rapide de la Cour de cassation : l’arrêt Jacques Vabre
L’ordre judiciaire n’a pas attendu. Quelques mois plus tard, le 24 mai 1975, la Cour de cassation (dans sa formation en chambre mixte) rend l’arrêt Société des cafés Jacques Vabre. Elle accepte de faire ce que le Conseil Constitutionnel avait suggéré : elle écarte une loi nationale postérieure, car elle était contraire au Traité de Rome.
À partir de 1975, on s’est donc retrouvé avec une situation étrange en France :
- Le juge judiciaire (tribunaux civils, pénaux) acceptait de faire prévaloir un traité sur une loi postérieure.
- Le juge administratif (tribunaux administratifs, Conseil d’État) continuait de refuser en appliquant la théorie de la loi-écran.
L’arrêt Nicolo de 1989 est venu mettre fin à cette divergence en alignant la position du Conseil d’État sur celle de la Cour de cassation, 14 ans plus tard.
Portée et conséquences : l’impact durable de la décision Nicolo
L’abandon de la théorie de la loi-écran a eu des conséquences profondes et durables sur l’ensemble du droit français. C’est bien plus qu’une simple question technique pour juristes.
L’unification du droit et la pleine application de l’article 55
La première conséquence a été d’unifier la jurisprudence des deux ordres de juridiction. Désormais, que vous soyez devant un juge judiciaire ou administratif, la règle est la même : un traité international prime sur une loi française, qu’elle soit antérieure ou postérieure.
Surtout, cette décision a donné sa pleine efficacité à l’article 55 de la Constitution de 1958, qui pose le principe de la supériorité des traités sur les lois. Avant Nicolo, ce principe était paralysé par la loi-écran dès que le Parlement votait une loi contraire. Après Nicolo, il est devenu une réalité concrète et systématique.
Une jurisprudence étendue au droit dérivé de l’Union Européenne
Le Conseil d’État ne s’est pas arrêté aux traités. Il a très vite étendu le principe de l’arrêt Nicolo à l’ensemble des normes de droit européen, qu’on appelle le « droit dérivé ».
- Arrêt Boisdet (24 septembre 1990) : Le Conseil d’État a reconnu la supériorité des règlements européens sur les lois françaises.
- Arrêt S.A. Rothmans International France (28 février 1992) : Il a fait de même pour les directives européennes, à condition qu’elles soient précises et inconditionnelles.
Grâce à cette évolution, l’ensemble du droit de l’Union Européenne est devenu directement applicable et supérieur à la loi nationale, renforçant considérablement l’intégration de la France dans l’ordre juridique européen.
Notre conseil 💡
On nous demande souvent si l’arrêt Nicolo place les traités au-dessus de la Constitution. La réponse est non. Dans la hiérarchie des normes en France, la Constitution reste au sommet. L’arrêt Nicolo concerne uniquement la relation entre les traités et les lois.
L’application de la Convention Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) par le juge administratif a aussi transformé des pans entiers du droit public. Par exemple, le droit des étrangers a été profondément influencé par l’article 8 de la CEDH (droit au respect de la vie privée et familiale), et la procédure administrative contentieuse a dû s’adapter aux exigences du procès équitable de l’article 6.
Pour une analyse officielle et détaillée, on vous conseille de consulter directement la page du Conseil d’État sur cette grande décision.
Consulter l’analyse de l’arrêt Nicolo sur le site du Conseil d’État



